Mon Dieu... Mais où était-il donc, Dieu, ce lundi de janvier 2005 ?... Avait-il trop à faire ailleurs pour ne pas s’être trouvé " là " ? … Là, pour arrêter ce camion qui, en l'écrasant, m’a arraché ma grande sœur…
Ma grande sœur… Ce que je garderai de toi c’est une couleur, une robe et une griffure...
La couleur c’est le bleu de tes yeux qui te valait enfant tous les compliments… Ce bleu dont je crus longtemps qu’on s’était inspiré lorsqu’on inventa l’encre couleur bleu des mers du sud… Ce bleu qui s’éloigna lorsque tu fus placée loin de nous parce que la vie avait voulu que tu sois un tout petit peu différente.
Différente mais pas plus faible ! Bien au contraire : je suis sûre que de toute la fratrie, c’était toi la plus forte. Et d’ailleurs il fallait l’être, forte, pour garder un éternel sourire, dans cette vie un peu hors normes que tu as connue, en sachant en tirer mille bonheurs !
La robe c’est celle que maman t’acheta une année pour Pâques et que j’ai portée après que la mienne soit devenue trop petite. Ce qui me valut d’être habillée des années durant de blanc rayé de jaune. J’ai plus d’une fois regretté que toi, un peu garçon manqué, qui déchirais si régulièrement tes affaires, tu ne l’ais pas abîmée !
La griffure c’est celle que tu me fis au bras, alors que nous étions adolescentes, en tentant de récupérer un tout petit bout de pot au feu que j’avais piqué dans ton assiette ! Tu partageais avec papa un appétit au sens le plus large qui soit : appétit pour la vie qui vous faisait tout croquer sans retenue, les bonnes nourritures comme les bons moments. Et tous les deux vous avez tout fait trop vite : tu l’as rendu père à 19 ans et demi, et lui qui est parti bien trop tôt, tu l’as rejoins à la veille de ces 55 printemps que tu n’auras jamais. Dix jours seulement avoir eu le bonheur de devenir grand-mère. Tu es partie rejoindre ton mari, parti lui aussi trop tôt…
Ma grande soeur, ton départ m'a amputée d'une immense part de moi-même mais je sais que, près de papa qui avant toi y avait déjà allumé une étoile, tu as mis, là-haut, un peu de bleu de tes yeux dans mon ciel… Accrochant aussi, dans un coin, un peu du jaune de notre robe d’enfant pour en faire un soleil…La griffure je veux la garder comme la marque de l’absence de cette grande sœur que je n’ai plus désormais.
Comme l’empreinte de cette partie de moi que tu as emportée avec toi.
Ma grande soeur... Je veux faire de cette plaie au cœur l’un de mes plus doux souvenirs...