Un temps morose et un ciel bien gris qui semble avoir englouti le décor ambiant dans une mer de brouillard qui n’autorise la vision que de l’environnement immédiat... Tout parait calfeutré, tout signe de vie semble s’être retiré hors de la route qui me conduit à Saint-Aupre. Rien pour distraire le regard et l’esprit ! Le contexte idéal pour que mes pensées me projettent déjà vers la bonne vingtaine de gosses qui m’attendent à l’école primaire de ce village.
Ma mission sera double aujourd’hui : parler des anciens, autrefois rencontrés, et raconter l’activité d’écrivain. J’appréhende un peu le second axe de la démarche attendue: comment expliquer à des enfants, qui ne vont pas manquer de demander «Combien çà gagne », que l’écriture est un métier qui apporte beaucoup mais rapporte peu ? Je ne vais tout de même pas leur parler de cette richesse humaine qu’on côtoie et qui compense un compte en banque insuffisamment approvisionné en droits d’auteur ! Ce n’est pas la première fois que je rencontre des élèves et ,pourtant, comme à chaque fois, l’anxiété me rend un peu fébrile.
Aucune inquiétude, par contre, quant à la première partie de mon intervention. J’ai choisi de leur conter une histoire débutant il y a 104 ans. Celle d’un petit garçon, prénommé Jean, comme son papa, comme le voulait l’usage de l’époque de donner au fils le prénom du père. Mars 1901… Il fait froid… Très froid et la neige est tombée avec tant d’abondance que l’accoucheuse de Voiron, comme on appelait les sages-femmes à l’époque, n’a pu aller jusqu’à Ture, dans cette maison où une maman s’apprête à mettre au monde son bébé. Heureusement, « Madame Corporon » la sage-femme de Miribel les Echelles parviendra, elle, à venir assister la délivrance. Cette dernière était native de Saint Roch, hameau de Miribel, où fut édifiée une chapelle après l’épidémie de peste qui avait fait tant de morts dans la région. Quelques années plus tard, on retrouve le petit Jean se rendant à l école. Une « activité » qui ne plait guère au gamin qui affronte le froid hivernal dans sa chemise que recouvre une blouse, sa casquette sur la tête, ses culottes courtes et ses chaussettes de laine émergeant de galoches recouvertes de véritables sabots de neige. Quelques « gobilles » de terre côtoient dans sa poche la bille en beau verre bleu qu’il a gagnée la veille à la récréation…
Plus d’une heure durant, les écoliers et moi, nous remonterons le temps, à la suite de Jean Billon Grand, retrouvant avec lui les Noëls d’antan, les processions de la fête Dieu, les veillées et les mondées, la bonne odeur du pain cuit au four du village, la guerre qui lui prendra deux de ses frères, un troisième revenant blessé…Tout ce qui fit dire à Jean que la vie lui avait offert « du beau et du pas beau »…
Pour les élèves, pour moi, grâce Jean, ce ne sera que « du beau » ce jour là ! Grâce à l’écriture aussi, si j’en juge par ce qu’écrivit un élève : « L’écriture est indispensable à la vie. C’est une source de vie pour les écrivains. Elle permet de conserver le passé, de dire le présent et même d’inventer le futur ».
Dans les cahiers que me confieront les écoliers, en fin d’année scolaire, je verrai à nouveau la vie de Jean se dérouler : « Le père et la mère de Jean s’appelaient par le même nom »… « La famille Billon Grand était tellement grande qu’elle avait un moulin à elle jusqu’au 18e siècle »… « Jean était un petit garçon sage »…« Quand il allait se coucher, sa maman éteignait la lampe à pétrole et il devait finir de se coucher dans le noir »… « Jean était un petit qui ne travaillait pas si bien à l’école. Il faut dire qu’il travaillait beaucoup aux foins »… « Il allait à l’école en galoches et en hiver il fallait les taper contre un arbre pour faire tomber la neige »…« Il a quitté l’école à 13 ans »…« Jean avait pour Noël des papillotes et une orange »…« Adulte il a épousé une certaine Anna. A leur mariage, ils ont acheté un cochon et ils l’ont engraissé. Puis, quand le cochon était très gras ils l’ont tué et ont donné du boudin à tout le village »…« Jean a vécu des moments très difficiles pendant la première guerre mondiale. Quatre de ses frères sont partis à la guerre et deux seulement sont revenus »… « Le père de Jean était célèbre : il était maire. C’est lui qui a fait déplacer le monument aux Morts de Saint-Aupre à sa place actuelle »…« A la deuxième guerre Jean est parti 25 mois au lieu de 23. Quand il est revenu on le prenait pour un inconnu »… « Il adorait la foire de laRossetière »…« D’après Jean Saint-Aupre a bien changé »…
De ce qu’ils avaient retenu de leurs rencontres avec les anciens, les élèves exprimaient des multitudes de commentaires commençant par « Avant » ! « Avant, il y avait beaucoup moins de circulation : on pouvait vendre les légumes au milieu de la route »… « Avant, le haut de Ture n’était que des prairies »…« Avant, on faisait tout à la main et c’était plus solide »…« Avant, on marchait beaucoup à pied »…« Avant, à Noël, on n’avait qu’un cadeau, au pire zéro même »… « Avant, pour son anniversaire, on mangeait sa part de gâteau et puis c’était tout »… « Avant, même si on n’avait plus qu’un bout de pain on le partageait avec ceux qui n’avaient rien à manger »…« Avant, on ne permettait pas aux élèves de raconter leur vie privée »… « Avant tous les enfants allaient à la messe et maintenant non »…« Avant, les hivers étaient plus enneigés »… « Avant, les enfants avaient un seul vêtement de laine : ils n’avaient pas intérêt de l’oublier ! »… « Avant, les enfants avaient des vêtements grands : on leur faisait des ourlets et on les enlevait quand il n’y avait plus besoin »…« Avant, on ne se souciait pas de l’argent alors une maison suffisait pour toute la famille avec les parents et les grands-parents »… « Avant, le chauffage central n’existait pas »…« Avant, les enfants écrivaient à la plume et ça mettait plus longtemps »…« Avant, quand les élèves faisaient une tache sur le buvard, le maître les punissait : une heure en plus après l’école. Et en plus ils se faisaient encore disputer à la maison ! »… « Avant, les enfants ne partaient pas en classe de mer et ne quittaient pas beaucoup leur village »…
Et puis, des commentaires me concernant : « Avec Martine Galiano nous avons parlé de Jean Billon-Grand qui est mort il y une dizaine d’années, à l’âge de 94 ans»… « Elle nous a raconté des histoires sur Autrefois »…« Martine Galiano a écrit plein de livres »…« Elle travaille avec le parc de Chartreuse. D’ailleurs ses livres sont sur la Chartreuse »… « Quand elle était petite, elle se cachait pour écrire parce qu’elle ne voulait pas qu’on voit ce qu’elle écrivait »… « Elle avait un peu honte, elle croyait que c’était pas bien d’écrire »… « Maintenant elle est écrivain et elle aime qu’on lise ses livres »… « Elle commencé sa carrière il y a 20 ans et elle avait envie d’apprendre comment les gens vivaient autrefois »…« Ecrire c’est devenu sa passion »… « Cette écrivain est une passionnée de l’écriture »… « Un jour elle s’est mise à écrire à l’ordinateur et maintenant elle a du mal à écrire au stylo »…« Les gens lui confient des secrets mais parfois on lui dit : vous pourrez raconter ça après ma mort. C’est important de respecter ce que les gens nous ont demandé »… « L’auteur écrit et quand il édite des livres il devient écrivain »…« Pour écrire il faut être patient et bien relire pour être satisfait de ce qu’on a écrit »…« Dans un livre c’est important de citer ses sources, sinon les gens verront que vous avez copié sur un autre livre et aimeront moins le vôtre »… « Ecrivain c’est un métier qui gagne presque rien mais c’est un plaisir d’écrire »… « Le plus dur pour être écrivain c’est de bien écrire. Et il faut avoir envie d’écrire : c’est la passion »…« Je trouve que le métier d’écrivain c’est dur. Mais la vie de Jean Billon Grand aussi…»
Je devais découvrir encore bien des choses dans les cahiers des élèves. Et puis je fus interpellée par deux phrases : « Pour moi, l’essentiel c’est la rencontre avec les vieilles personnes, les histoires du passé », « On pourrait parler de la vie à Saint-Aupre, montrer que maintenant ce n’est plus pareil que quand les anciens étaient petits ». En m’invitant dans leur classe, les écoliers de Saint-Aupre m’avaient trouvée digne de cheminer avec eux. Les deux petites phrases m’apparaissaient presque comme une invitation à poursuivre le cheminement. Alors, pourquoi pas un ouvrage commun ? Un livre… Leur livre… Quel formidable défi ce serait !
Grâce au Parc naturel régional de Chartreuse qui devenait partenaire du projet, grâce au Conseil Général de l’Isère qui soutenait l’initiative, grâce à l'association la Vertevelle qui rendait le projet possible en acceptant de devenir éditrice, grâce à l’imprimeur de l’association qui joua le jeu lui aussi, grâce à tous ceux qui apportèrent leur contribution, le défi d'un livre allait pouvoir être relevé, nous entraînant ainsi "En Chartreuse, sur les pas de Jean" !