Lettre aux écoliers de Saint Aupre

Amélie, Antoine, Benjamin, Camille, Daniel, Elodie, Julien, Laura, Lauriane, Loïc, les deux Manon, Maxime, Nicolas, Pierre-Gaël, Romain, Téo, Théophile, les deux Thomas, Violaine, Vincent, Yannis, sans oublier Yves votre enseignant, merci de cette invitation qui me vit arriver dans votre classe, tout aussi intimidée que vous l’étiez,  ce vendredi gris et frileux de janvier 2005...


  J’étais venue vous parler des anciens que, comme vous, j’avais rencontrés bien des années auparavant. Nous avons évoqué Jean Billon-Grand, la vie d’autrefois, l’empreinte que chacun de nous laisse, du rôle de l’écrit dans la transmission de la mémoire…Et puis une main s’est levée, timidement, et « toi », petite fille au cœur inondé de chagrin par le départ récent d’un oncle, tu as demandé avec dans la voix une espérance transparaissant avec une rare force : «Finalement, est-ce que l’écriture ça ne permet pas aussi à ceux qui sont morts de continuer à vivre, aux choses du passé de continuer à exister ? ».

   Face à une telle question, qui permet de pendre toute la mesure de ce que continue à représenter le livre à l’heure du tout numérique, je n’ai eu aucun mal à répondre que oui, que faire ressurgir le passé pour s’en délecter tous ensemble, que retrouver ceux qui l’ont édifier avant nous pour cheminer un peu à leurs côtés, étaient des composantes essentielles de cette passion qui entraîne ma plume avec tant de fougue. J’ignorais que, quelques jours après la question, la vie m’infligerait la même blessure au cœur qu’une petite fille triste,  en m’arrachant tragiquement ma grande sœur. La question s’imposait davantage encore comme affirmation et vous avoir rencontrés en ce moment de ma vie a sans nul doute induit la naissance de cet ouvrage.

   L’école c’est fait pour apprendre : nous venions déjà de vérifier que la vie c’est aussi la mort. Alors nous avons décidé de conjuguer ensemble, à tous les temps : Jean au passé, moi au présent et vous au futur. Nous avions besoin de ces bases pour ce qui devint un magistral essai de littérature ! Que nous pourrions, si vous le voulez bien dédier à tous les anciens dont l’expérience nous apparaît tellement «ressourçante» aujourd’hui, à Jean bien sûr mais aussi à l’oncle de la petite fille triste et à ma grande sœur…

  Vous et moi, nous avons eu cette formidable chance d’être, à un instant donné, dépositaires de la mémoire orale de nos anciens. Et il nous est maintenant donné de retransmettre les souvenirs partagés. Le ferons nous toujours avec une parfaite exactitude ? Comme les anciens, qui, outre leur propre expérience, nous ont transmis des confidences reçues de leurs aînés sur le passé de leur village, ce que nous partagerons, par cet ouvrage, c’est avant tout la manière dont nous avons reçue cette mémoire orale. Alors, peut-être, aurons nous parfois, bien involontairement, un peu déformé la parole recueillie. C’est aussi ça, la mémoire orale, ce canevas de faits bien réels dont certains détails  connaissent quelques variantes sans pour autant que le passé ne soit trahi.

  Reste l’examen de fin de cycle : le passage devant le lecteur…Et si ajoutions,  en  nous inspirant d’Edgar Quinet : « Que pouvons nous attendre de notre expérience d’écrivain qui ne nous ait été pleinement accordé ? Nous avons pu vivre dans la familiarité d’hommes qui, sans nous demander nos titres, d’où nous venions, nous ont admis dans leur compagnie. Ils nous ont  laissé lire dans leurs pensées, dans leurs secrets, dans leurs souvenirs. Ils nous ont permis de nous abreuver de leur savoir, de leurs connaissances. Nous avons marché dans leurs traces et ils ne nous ont point repoussés. Nous avons osé, nous aussi, vivre de leur vie. Voilà notre obole lecteur ! Telle qu’elle est nous te la donnons. Reçois-la du même cœur que nous te l’offrons. Si quelque chose mérite de subsister dans cet ouvrage, nous aurons gagné... »
 

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 Quelque chose subsistera de cet ouvrage: ne serait-ce que l’initiative d’Yves et le souvenir de ce jour frileux et gris de janvier 2005 en Chartreuse, dont nous avons su faire, avec la complicité de Jean et de tous les anciens que nous avons eu le bonheur de rencontrer, la plus ensoleillée des journées !

                                                                                            

 




 
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