Paul Jacolin est parti en 2001, emportant avec lui bien des choses qu’il n’avait pas fini de conter. Un homme ordinaire au parcours exceptionnel, trop modeste pour faire état de ce statut de héros qu’il aurait mérité de voir reconnu publiquement…
Né en 1910, à Saint Etienne de Crossey, Paul aimait la terre, les vignes et la peinture. Fervent admirateur de l’Abbé Guétal et de Mainssieux, il bénéficie des conseils d’Ernest Brouquin, célèbre peintre parisien de l’époque, qui lui ouvre davantage une voie picturale qu’il ponctua avec talent d’une vingtaine d’œuvres.
Lors de ses obsèques, en 2001 à Saint Etienne de Crossey, après 91 ans d’une vie bien remplie, l’autel est décoré d’une aquarelle de sa composition, d’une gerbe de blé, de seigle et d’orge, hommage à l’agriculteur qu’il fut, d’une corbeille de noix de sa production, d’une bible ouverte… Et d’une bouteille de vin ! Symbole du viticulteur qu’il fut aussi mais, plus encore, du rôle que ce breuvage, associé à l’eau de vie de Paul, joua dans la terrible histoire de la guerre. Et dans le destin de dix neuf jeunes gens et quatre adultes, tous juifs, que Paul cacha dans la ferme de son père, de décembre 1943 à mars 1944.
Tous faisaient partie des soixante dix élèves de l’école de l’A.I.P (Association des Israélites Pratiquants), venus se réfugier en Isère, sous la responsabilité du rabbin Schneerson et de son épouse. C’est à Saint Etienne de Crossey, dans le château Dumanoir, que tous ces enfants et les adultes les accompagnant, s’installent d’abord. Deux jeunes réfugiés venant régulièrement chercher des pommes à la ferme de Paul, des liens d’amitié se nouent. Mais la guerre est toujours là, exerçant sa terrible pression, suscitant une inquiétude sans cesse grandissante avec la crainte des dénonciations.
Conscient du danger et afin de diminuer le risque de repérage, avec ce groupe trop important, le rabbin décide de répartir les jeunes en différents lieux. Seize jeunes, encadrés de deux adultes accompagnateurs, partent se cacher à la Martelière à Voiron ; dix neuf autres, encadrés du rabbin, de son épouse et de deux domestiques, trouvent refuge à Saint Jean de Moirans, dans la ferme du père de Paul. Celui-ci, malade, étant hospitalisé à Grenoble, la maison est vide de tout occupant. Trois mois durant, les réfugiés vivent une retraite à peu près paisible, dans cette grande bâtisse calme. Paul s’y rend régulièrement à vélo.
Tout faillit basculer tragiquement le 20 mars 1944. Occupé à tailler ses vignes, Paul voit débouler en trombe, au milieu de l’après midi, deux véhicules d’où jaillissent des miliciens : les réfugiés juifs ont sans nul doute étaient dénoncés ! Ne cédant nullement à la panique, Paul se dirige d’un pas résolu vers les visiteurs qui lui demandent qui il est. Sans même attendre la réponse, une menace jaillit : « Tu caches des étrangers, on va te fusiller !»
Paul croit alors vraiment sa dernière heure arrivée mais il reconnaît un milicien : un vendeur de matériel agricole, qui calme ses collègues en suggérant que la déportation est peut-être préférable…Et puis surgit à son tour Jourdan, le chef de la milice de Voiron qui, lui, ordonne une fouille de la maison. Beaucoup d’agitation et de bruit qui, pour certes angoisser quelque peu notre courageux viticulteur, n’en permettent pas moins d’alerter les réfugiés qui ont ainsi le temps de se cacher : ils s’enferment à double tour dans le cellier à vin de la maison !
Une porte qui résisterait bien peu de temps aux assauts des miliciens arrivés devant, si Paul, dans un dernier sursaut de courage, n’avait l’idée de tenter d’amadouer les hommes, sachant que parmi eux l’un peut lui faire bénéficier d’un capital sympathie ! «Ne faites pas éclater la porte ! Il me faudra en refaire une et j’ai peu d’argent ! » Et Paul de suggérer d’aller chercher la clé, chez lui à Saint Etienne de Crossey… L’incroyable se produit : la proposition est acceptée !
Pour les faire patienter, Paul sort quelques bonnes bouteilles du petit rosée de sa production : de généreuses rasades d’un breuvage fort apprécié en période de restriction, rendent les hommes plus guillerets, avant que l’eau de vie, de la vieille bonbonne, n’achève d’enivrer les hommes ! La beuverie se prolonge assez tard dans la soirée avant que les miliciens n’ordonnent à Paul de partir. Ce que ce dernier s’empresse de faire, fuyant à vélo et pédalant comme un fou.
Les miliciens quittent la ferme peu de temps après, trop titubants pour enfoncer une porte et sans doute trop enivrés pour se souvenir des raisons même de leur mission ! Les réfugiés quittent la ferme dans la nuit, Paul ne les ayant plus jamais revus… Trois jours plus tard c’était la rafle de la Martelière, les seize autres jeunes et leurs accompagnateurs ayant moins de chance : découverts, ils furent envoyés dans un des trop célèbres camps de la mort dont ils ne revinrent pas. Quelques temps plus tard, Paul se vit infliger deux amendes, par la police de l’époque, pour avoir hébergé des étrangers !
Moins héroïque mais plus extraordinaire encore : quelques temps avant la venue des miliciens, et à la demande du rabbin, Paul avait transporté dans un chariot à foin, de vieux rouleaux qu’il avait caché dans des sacs de pommes de terre. Le rabbin semblait tellement tenir à ces vieux parchemins : « Tout l’or de la terre ne suffirait pas à les acheter » avait-il dit à Paul… Après la libération, des amis du rabbin vinrent récupérer les parchemins, Paul apprenant alors qu’il s’agissait en fait de l’original de l’Ancien Testament, écrit à la main sur des peaux de bête !
Un jour, bien plus tard, Paul reçut la visite de Herbert Hertz, représentant du Yad Vajhem, pour la région. Un organisme ayant pour mission de retrouver les personnes ayant aidé les juifs pendant la guerre. Des démarches furent entreprises pour que soit attribué à Paul la médaille des justes. Mais Paul décède avant d’obtenir une reconnaissance publique.
Des honneurs dont ce « héros », homme trop modeste, se fichait un peu, estimant avoir fait ce qu’il devait… Rien de plus. Mais, lors du dernier voyage de Paul ici bas, chacun savait ce que symbolisait, posée sur l’autel, la bouteille emplie d’un breuvage ayant sauvé la vie de vingt trois juifs promis aux camps de la mort…
Extrait deEn Chartreuse sur les pas de Jean, Editions de la Vertevelle.